Ce matin le fleuve a des airs de mer
On ne voit pas l’autre rive
Alors on peut s’imaginer un nouveau nouveau monde
Comme celui qu’ont imaginé
Maisonneuve, Mance et Bourgeoys.
Un monde fait d’un peu plus de justice
Malgré nous
Avec un peu moins de ces petits ambitieux
Qui grugent la vie du village
Et beaucoup moins de ces grands ambitieux
Qui détruisent la vie où qu’elle soit

Ce matin le fleuve a des airs de mer
S’il n’y avait pas sur l’autre rive
Ce nouveau nouveau monde à imaginer
J’irais volontiers
M’y noyer.

J’ai grandi dans la laideur
Ruelles sales
Minuscules cours encombrées
Plantes éparses et désordonnées
Matelas déchiré
Maisons à moitié écroulées qui sentaient le vieux plâtre
Et puis l’asphalte
Les autos
Le bruit

Petit, je ne voyais pas cette laideur-là
C’était le monde où je vivais
Courses en bicyk dans les ruelles
Pirouettes sur le matelas défoncé
Jeux de balle dans le terrain vague
Bousculades sur l’herbe éparse
Aventures sur les toits et dans les ruines
Même les autos étaient des jouets
Tu comptes les bleues je compte les noires!
Beaver!
Une binne sur l’épaule quand passe le stécheune aux flancs de simili-bois

Grand, je ne la vois toujours pas cette laideur
Pour l’apercevoir il faut que je me dise:
Tiens, comme c’est laid
Sinon, elle reste un jouet

Je marchais tout à l’heure entre l’autoroute et la rue
L’herbe salie par le printemps et la ville était pleine d’objets curieux
Intéressants
À quoi a servi ce bout de plastique?
Ce tuyau courbé?
Et toute cette vie, partout!
Pissenlit, marmotte, fourmi
Mouche
Tiens, une corneille qui passe
Que brasses-tu dans ta tête?
Que penses-tu de moi?

Dans la cour sale de l’hôtel, même chose
La boue dans le gravier
Les ornières des camions où coule vite vite l’eau noire du dégel
Ses reflets de ciel et d’huile
Les camions eux-mêmes
Ces gros jouets dans lesquels d’autres anciens enfants s’affairent
Avec leur impression d’être utiles
Chaque camion est différent
Les craques de leurs pneus recèlent des trésors
Et puis ces moineaux qui picorent
Qui vont manger des insectes morts dans la calandre
Le soleil qui éclate sur les parois blanches
Même les containeurs de poubelles ont quelque chose à me raconter

Est-ce vraiment de la laideur, cette laideur-là
Quand on la voit comme ça
Qu’on s’y attarde?

Il n’y a qu’une sorte de laideur
À laquelle je ne m’habituerai jamais
Que je ne réussirai jamais à trouver intéressante
Qui ne me fera jamais m’attarder
Absorbé par ma curiosité
Une laideur repoussante qui me fait peur
Qui n’a rien à me dire à part :
À quoi bon?
C’est celle qui est en chacun de nous
La laideur banale
Meurtrière
Humaine

 

C’est très intrigant. Mon texte Cochon propre et cochon sale jouit d’une popularité étonnante. De tout ce que j’ai écrit c’est de très très loin celui qui est le plus lu. Chaque semaine au moins une dizaine de visites.

Qu’est-ce qui attire tant les gens dans cette petite histoire un peu lafontainienne? Les cochons? La morale sur les relations sociales? La saleté et la propreté? Le cochon bénéficierait-il d’une empathie particulière qui pousserait à vouloir absolument lui redonner des lettres de noblesse? Ou, plus prosaïquement, s’agit-il d’un thème scolaire? Mes visiteurs sont-ils des écoliers devant élaborer sur la question : Le cochon est-il sale?

Si vous faites partie de ceux qui sont venus le lire, écrivez-moi donc pour m’expliquer! Pourquoi êtes-vous venus dans ma porcherie?

Merci.

De quelle planète viens-je?

Bien sûr on est tous des imposteurs.  Pour se frayer une place dans ce merveilleux monde de franchise on joue tous un rôle qui ne nous convient pas exactement. Avec plus ou moins de décalage, selon les cas.
Le vendeur qui affectionne la vérité.
Le militaire amoureux de la paix.
Le politicien idéaliste.
Le rentier égalitariste…

Sauf que mon décalage à moi n’est pas seulement professionnel. Je me sens toujours comme ça, partout. Je souris aux amis pour leur faire croire que je suis de leur gagne. Je fais des blagues pour qu’ils imaginent que je me sens comme eux, que j’aime les mêmes affaires.

Eh bien non,  on n’aime pas les mêmes affaires, eux et moi. Pas du tout. Ce n’est peut-être pas pour rien que j’ai épinglé sur le paravent de mon bureau ces phrases de Rosa Luxembourg: J’ai parfois le sentiment de ne pas être un vrai être humain (…) Mon moi le plus profond appartient plus à mes mésanges charbonnières qu’aux « camarades ».

Ce sont probablement les mésanges qui ont permis à Rosa la socialiste de se plonger dans la lutte et d’y survivre. Elle imitait leur chant, comme moi, pour les faire venir manger dans sa main. En les nourrissant, c’est elle qu’elle nourrissait. Elle disait que la beauté était partout, elle qui était continuellement plongée dans l’horreur. Elle parlait aux gens, aux « camarades », comme s’ils faisaient partie d’un peuple étranger, comme s’ils formaient un troupeau dont elle aspirait à être la bergère.

Moi je ne me sens pas du tout berger. De toutes manières, le troupeau est aujourd’hui dispersé, les clôtures arrachées, chacun broutant l’herbe de l’autre sans voir qu’il n’y en a pas pour tout le monde. Et au travers de ces moutons-là j’ai plutôt l’impression d’être une chèvre, qui fait semblant d’avoir de la laine à tondre mais qui sait très bien qu’elle est destinée à être dévorée.

La chèvre se demande bien quelle ironie du sort l’a mise là, au beau milieu d’étrangers qui ne bêlent pas comme elle. Qui rient quand elle pleure. Qui pleurent pour ce qui lui paraît tristement normal. Qui piétinent la bonne herbe pour aller en bande vers un pré plus sec. Qui tremblent devant l’évidence et flattent le loup caché derrière.

Ah mais non.

Stop.

Reprenons.

Je suis encore en train de vous mentir.

En fait, pour être honnête, mon malaise vient d’ailleurs, bien plus loin. Je vous ai parlé jusqu’ici avec mon cerveau. Or, c’est un coquin le cerveau. Il ne m’a laissé vous dire que ce qui flattait son intelligence.

Voilà maintenant la cruelle vérité.

Quand je parle à quelqu’un, n’importe qui, j’ai toujours -vraiment toujours- le sentiment de devoir cacher quelque chose. Quelque chose de primordial. Il me faut impérativement me draper de banalité parce qu’en moi il y a  cette petite voix qui me répète: tu n’es pas à la hauteur mon vieux,  si tu lis autant, si tu réfléchis autant, si tu aimes des choses que les autres n’aiment pas, c’est pour te convaincre que tu es intelligent et savant mais tu sais très bien que tu es un être inférieur!

Ah.

Bon.

Peut-être.

Heureusement, il y a mon clavier. Et les moments où je suis seul, quand il n’y a personne avec qui me comparer. Parfois, la petite voix se tait. Alors mon moi le plus profond, celui de Rosa, ose enfin pointer le bout du bec. Comme il vient de le faire.

Je fais la vaisselle et je viens de de fermer la radio. Amertume. Colère et angoisse sourde.

Cet engouement pour l’urbain, pour l’art qui n’a rien à dire, pour les effets… Et surtout ce goût pour le goût, ces interminables discours sur la poutine chic conçue par le plus grand chef au monde dans le meilleur resto, ces festivals gourmands, ces messes à la bonne chair (oui, avec « ai »)… Je ne peux pas m’empêcher d’y voir les signes de la fin d’un empire. Que faisiez-vous au temps chauds? Je mangeais, j’étais fort aise…

Les temps sont chauds, en effet. Et on est acculés au mur. Peut-être devrions-nous commencer à planifier notre sortie? Juste pour éviter d’être poussés dehors à coups de bombes. À ce que j’ai pu voir, les empires ne se sont jamais éteints dans la joie. C’est toujours terrible. Peut-être que cette fois, forts de ce que nous dit l’histoire, on pourrait faire exception?

Je fais ces temps-ci des démarches pour tenter de survivre à mon travail. Mais les lectures qu’on me propose ont tendance à me plonger dans une dépression encore plus grande.

Heureusement je lis en même temps les mémoires de Pierre Kropotkine, un anarchiste russe du XIXème. Et, franchement, ce vieux barbu est une bien meilleure thérapie que les psys actuels! Bien plus d’air frais, bien plus d’espoir.

Tout simplement parce que les psys me conseillent de séparer ma vie de mon travail . Kropotkine, lui, me propose le contraire.

Au travail je ne suis pas quelqu’un d’autre, je suis moi, et ce que produit mon travail ne fait pas un autre monde que le mien, je vis dedans. Et de plus en plus, d’ailleurs! Le monde créé par cette activité insensée qu’on appelle le travail envahit progressivement le moindre aspect de ma vie. Je ne peux plus m’en dégager. Il n’y a plus d’île déserte. Plus de grotte où se cacher.

Un jour ou l’autre il faudra bien se rendre à cette évidence. On ne pourra pas longtemps garder la tête dans le sable et se dire que chaque être vivant, au travail, doit se conformer aux règles du marché et que, pour y réussir, il doit dans sa vie « personnelle » s’appuyer sur de belles règles de vie (opposées bien sûr à celles du travail, une question d’équilibre…). Mais bon sang, votre travail et votre vie, c’est la même chose! Alors si les valeurs à votre travail ne vous correspondent pas, il faut les changer! Pas changer vos propres valeurs, ni tenter de les confiner à votre « vie personnelle ».  Il va falloir y venir un jour, fatalement, il en va de notre survie. Bien plus que les émissions de CO2…

C’est drôle, ça me fait penser à l’école. J’étais toujours surpris de voir que dès la fin de la classe, mes amis oubliaient ce qu’on venait d’apprendre. Les règles de physique, la géographie, la morale, ça ne concernait que les profs et leurs examens. Déjà, je trouvais cette séparation triste, néfaste. Alors quand je la retrouve dans les écrits des psys…, je me décourage entièrement.

Pierre Kropotkine, j’ai besoin de toi. De tes petites lignes de réflexions et d’amour de la vie.

Je vous donne quelques notes que j’ai écrites en marge de mes lectures de psys. Juste pour vous donner une idée.

Indignation, découragement, isolement

Les psys sont dans leur domaine des conservateurs. Si on leur faisait passer leurs propres tests, ils n’auraient pas beaucoup de points côté créativité et adaptation au changement.

Non, le travail ne donne pas un sens à la vie.

On nous présente une vision de nous même idéale pour l’industrie : on est d’abord des travailleurs, notre vie personnelle sert à maintenir notre efficacité.

Vous nous poussez à accepter l’absurde du monde du travail, vous voulez nous permettre d’y évoluer en déplaçant le vrai, ce que nous sommes, à l’extérieur du travail. Bref, c’est encore NOUS qui sommes malades, pas le travail. Si, au lieu de nous enfoncer dans ce système rigide, vous nous aidiez à avoir au moins l’impression de pouvoir en diminuer l’absurdité, nous serions bien moins « malades ». Vos statistiques seraient bien différentes.

Votre démarche n’est pas scientifique. C’est comme si vous étiez restés dans la physique newtonienne. La technoscience ose briser les cadres, c’est payant pour l’industrie, mais les sciences sociales ne le font pas, c’est dangereux pour l’industrie…

J’ai arrêté de lire là. Le dernier texte commençait par une citation en forme de statistique: Dans les milieux de travail, sur douze personnes, deux s’épuisent à la tâche, trois montrent des indices évident de désintérêt et de démotivation, et un éprouve un désir impérieux de prendre sa retraite ou de changer de métier. Autrement dit, une personne sur deux souffre intensément. Pourtant-tenez-vous bien- le texte s’acharne à nous convaincre qu’il faut adopter l’attitude des six autres qui ne disent rien! Un modèle à suivre? Qui ferait ça dans sa « vie personnelle »? Qui ferait ça s’il sentait qu’il avait une prise sur le monde du travail? Tout le texte repose donc sur la prémisse, que j’ai très souvent entendue chez les psys, qu’il y a des choses « qu’on ne peut changer » et qu’il faut s’attaquer au reste… C’est exactement ça, non, le conformisme? Du moins dans les choses sociales. Il ne s’agit pas de l’alternance du jour et de la nuit, de l’été et de l’hiver, de la mort, de la faim ou de la pluie, que diable, mais de créations humaines! Conçues et entretenues par nous!

Bien sûr il faut se pencher sur ce qui se passe dans la tête et le coeur de ceux qui ne réussissent pas à supporter leur travail. Mais pas pour les changer ou pour les faire taire, bon sang, pour s’attaquer à la vraie source du problème! Quant à ceux que vous dites « équilibrés »… qui sont-ils? Des conformistes? Des cyniques? Des morts-vivants?  C’est ça, la santé mentale? Et, pensez-y encore un peu, vous ne croyez pas qu’en augmentant le pourcentage de ces non révoltés, on ne peut que laisser le monde du travail s’enfoncer de plus en plus dans l’absurdité? En apprenant aux contestataires à « équilibrer » leur vie et donc à devenir muets, on se retrouverait sans personne pour dénoncer la vraie maladie. La machine aveugle aurait beau jeu de nous écraser encore davantage. Ce n’est certainement pas en la laissant faire qu’on améliorera quoi que ce soit. Il faut qu’elle s’enraye un peu, qu’elle tousse, pour qu’elle ait envie de se soigner… C’est comme nous.

Ouf. Il faut que je me calme. Que je « m’équilibre ». Je vais vous parler de Kropotkine.

Sa vision du nihilisme, par exemple. Exactement l’opposée de celle des psys actuels: pas de distinction travail-vie. Le nihiliste s’efforce à chaque seconde, dans chaque situation, d’être la même personne. On appelle ça de l’intégrité. C’était un mouvement de jeunes en réaction aux injustices sociales de la Russie tsariste. Kropotkine est fils d’un prince et a été page au service direct de l’empereur avant de changer son capot de bord (après être allé vivre de son propre chef quelques années en Sibérie). Citations.

-C’est le nihilisme qui (…) donne à un grand nombre de nos écrivains cette sincérité remarquable, cette habitude de « penser tout haut » qui étonne les lecteurs occidentaux.
-Le nihiliste déclarait la guerre à tout ce qu’on peut appeler « les mensonges de la vie civilisée ».
-Toutes ces formes de politesse extérieure qui ne sont que pure hypocrisie lui répugnait et il affectait une certaine rudesse de manières pour protester contre la plate amabilité de ses pères.
-il se révoltait contre cette sorte de sentimentalisme qui s’accommodait si bien aux conditions d’une vie qui n’avait en soi rien d’idéal.
-Le nihilisme (…) n’était qu’un premier pas vers un type plus élevé d’hommes et de femmes qui sont également libres et consacrent leur vie à une grande cause
(remarquez ici que Kropotkine avait déjà au XIXème siècle ce souci d’égalité entre les sexes dans le langage, parfaitement cohérent avec le nihilisme et l’anarchisme).
« Amer est le pain fait par les esclaves », a écrit notre poète Nekrasov. La jeune génération refusait positivement de manger ce pain.
-Dès 1860, dans presque chaque famille riche une lutte acharnée s’engagea entre les pères, qui voulaient maintenir les anciennes traditions, et les fils et les filles qui défendaient leur droit de disposer de leur vie suivant leur propre idéal.
-Des jeunes gens allaient alors se fixer dans les villages comme médecins, aide-médecins, instituteurs, scribes, et même comme agriculteurs, forgerons, bûcherons, etc et ils essayent de vivre là en contact intime avec les paysans.

Bien entendu, c’était presque inscrit dans le ciel, cet état d’esprit a vite été assimilé au terrorisme, et on l’a condamné puis oublié (ça fait résonner quelques cordes d’actualité dans votre tête?). Comme l’anarchisme lui-même, d’ailleurs, qui aurait pourtant bien des leçons à nous donner. En matière de sincérité, notamment.

Comment ne pas sentir dans ses entrailles ce qui sépare ce temps-là du nôtre? Et comment ne pas voir aussi à quel point une révolte semblable aujourd’hui est difficile à imaginer? Les esclaves sont tellement loin. On ne peut pas tous aller vivre en Inde! Et ils sont en même temps partout. Nous en sommes. Les exploiteurs aussi. Nous en sommes.  La pyramide sociale est tellement éclatée, diffuse, par quelle bout l’attaquer pour réduire les injustices?

Si, au moins, on commençait à en discuter entre nous, comme le faisaient les jeunes russes de cette époque.

Dans chaque ville russe, dans chaque quartier de Pétersbourg, des petits groupes de jeunes gens se constituaient pour se former et s’instruire mutuellement. Les oeuvres des philosophes, les écrits des économistes, les recherches de la jeune école historique russe étaient lus dans ces cercles, et ces lettres étaient suivies de discussions interminables.

Ces discussions n’avaient pas lieu dans les universités, dont les règlements d’admission empêchait l’entrée de libre penseurs. Kropotkine, lui, y était entré avant tout ce mouvement.

Les jeunes jens les meilleurs, les plus développés et les plus indépendants au point de vue intellectuel (…) n’étaient pas admis à l’université. La majeure partie de mes camarades étaient de bons garçons, laborieux, peut-être, mais ne s’intéressaient en rien en dehors de leurs examens.

Comment ne pas faire le parallèle avec nos écoles? Celle que nous qualifions de « supérieures » (je pense aux écoles internationales, par exemple) ne le sont qu’en tant que fabriques à robots performants. Des élèves capables de préparer plusieurs examens en même temps, d’obéir très efficacement aux consignes, ne peuvent pas apprendre à réfléchir de façon autonome parce que ça, ça demande du temps. Ça détourne l’attention. Ça risque même de pousser à contester l’autorité. Les notes s’en ressentiraient. Travaillez, étudiez, mais ne pensez pas trop.

Vraiment, autrefois comme aujourd’hui, ce ne sont pas dans les institutions officielles qu’on change le cours du monde. Les psys ne font pas exception. Ils sont toujours formés par de telles écoles. Il est donc normal qu’ils s’inscrivent pour la plupart dans un courant plus conformiste que réformateur.

Ces psys-là sont comme les curés dans les prisons, qui consolent les victimes de tortures au lieu d’aller soigner les tortionnaires eux-mêmes. S’ils s’occupaient au moins des gestionnaires d’entreprises, on pourrait peut-être ensuite, un jour, s’attaquer à la maladie de la machine à broyer les gens. Mais comme l’argent vient de ces mêmes entreprises, ils s’occupent d’efficacité au travail.

Au fond, ces psys-là sont des mercenaires. Ils entretiennent la maladie qui nous tue.

Juste un petit détail: l’un des textes qu’on m’a proposés est signé par un prof d’un département de relations industrielles… Vous trouvez pas que c’est déjà tout un programme, que c’est déjà une orientation précise? Une philosophie néfaste? Si ce psy était indépendant de revenu et d’esprit, il verrait bien que sa vraie tâche n’est pas là. Si son objectif était vraiment l’amélioration de nos vies il n’accepterait pas d’huiler la machine qui les broie! Il ferait plutôt comme les Kropotkine d’autrefois, qui refusaient de s’élever dans l’appareil de l’état mais allaient plutôt rejoindre les paysans.

Pendant ce temps-là toute la belle énergie des jeunes est détournée. On leur dit: ne touchez surtout pas à l’économie ou aux lois sociales parce qu’au moindre carré rouge, on vous met en prison. Faites plutôt de l’écologie. Pour ça, on vous tolère. Ça canalise votre révolte sans trop de heurts. On peut même transformer votre idéalisme en dividendes grâce à notre belle industrie verte!

Pour me redonner du courage, je me dis que, peut-être, ces jeunes-là réussissent quand même à se réunir dans des salles obscures pour discuter, comme le faisaient les nihilistes russes…

Bonne chance, les enfants, votre tâche est encore plus difficile que la leur!

 

 

 

 

 

Quand j’étais petit, je croyais que des sangsues, il y en avait seulement dans quelques lacs des Laurentides. Ce qu’on m’en avait dit était vraiment dégoûtant. Les imaginer agrippées à ma peau et devoir utiliser -m’a-t-on dit- du sel ou du feu pour les déloger… ouache!

Mais quand j’en ai vu des vraies onduler sous l’eau, je les ai trouvées plutôt ordinaires. Presque jolies. Pas du tout épeurantes. Pas dangereuses pour cinq cennes: il suffisait de ne pas me baigner et je pouvais les observer à mon aise.

Et puis pourquoi les détester, en faire des monstres? Pourquoi leur faire le moindre reproche? Elles ne méritent pas ça. Elles vivent, comme tout le monde. On mange bien, nous, des vaches, des cochons, des escargots, alors, franchement, un petit peu de sang par ci par là, c’est bien innocent comme moyen de subsistance…

Je les comprenais, au fond, ces maringouins aquatiques. Tout à coup elles me devenaient presque sympathiques.

Plus tard, à mon premier voyage dans le sud, j’ai compris que les sangsues n’étaient pas toutes aquatiques. Quand j’étais assailli par les mendiants, les vendeux de breloques, les proposeurs de services dont j’avais pas besoin.

Au début, j’étais terrorisé, angoissé, mal à l’aise. Mais là encore j’ai fini par comprendre que les sangsues à deux pattes étaient comme les sangsues aquatiques. Plutôt sympathiques. Elles aussi devaient vivre, et suçaient à travers moi un peu du cochon, du boeuf, du homard que j’avais mangé… Un moyen de subsistance bien innocent, au fond. Moi, franchement, qui venais de faire brûler des tonnes de pétrole rien que pour le plaisir d’avoir les pieds sur du sable chaud, je serais bien malvenu de leur jeter le sel ou le feu à la figure!

Quand même, j’ai essayé de les éviter. Par lâcheté ou égoïsme. On n’est pas des héros. Personne.

Quand je suis revenu de voyage j’ai remarqué que chez moi aussi il y en avait des sangsues à deux pattes. Et de plus en plus, d’ailleurs. Surtout au centre-ville, autour du terminus.

Celles-là aussi, j’ai fini par les comprendre. Un peu moins que celles du sud, tout de même. On est pas des héros. Personne. J’essaie aussi des les éviter quand je passe. C’est plus difficile: elles sont juste à ma porte.

Mais j’ai réalisé, avec les années, qu’il y a encore d’autres sangsues, bien plus insistantes et bien plus dangereuses. Des sangsues sans pattes, sans forme et qui n’ondulent même pas. Des sangsues insidieuses qui viennent boire la sueur de mes mains, s’agripper à mes rétines, percer mes tympans, me sucer le cerveau et le coeur.

Elles sont partout et de plus en plus nombreuses. Elles envahissent le moindre coin de mon univers, même le plus intime. Impossible de les éviter. Elles entrent en courant continu dans mon ordinateur. Elles grignotent les bords des rues, je ne peux pas ne pas les voir. Elles jaillissent de ma radio, je ne peux pas ne pas les entendre. Elles imprègnent mes vêtements, je ne peux pas ne pas m’habiller. Elles entrent dans ma chambre à coucher, chaque matin, à cinq heures trente quand je me réveille.

Je me sens de plus en plus faiblir sous leurs assauts. Je perds mon énergie, mon envie. Je ne sais plus si le sang coule encore dans mes veines. Ma vision se brouille, je deviens sourd, mes pensées se durcissent. Elles tournent en rond. Les voisins me font peur. Tous. J’ai des ennemis partout.

Mon seul espoir c’est qu’un jour entre chez moi, par n’importe quelle porte et sans que je m’en rende compte, une nouvelle sorte de sangsue qui, elle, me protégera enfin des sangsues sans forme.

J’te regarde me r’garder, là, toi qui est couché en boule su l’fauteuil, à rien faire.

Tu dois bin te d’mander pourquoi on court de même, pourquoi on est tout l’temps stressés.

C’pas compliqué, c’parce qu’on nous oblige à l’être! On est contrôlés, mon vieux. Des esclaves. C’est sûr qu’on est pas battus, pas enchaînés. C’est pas mal moins violent qu’ça.

Mais on est surveillés, surveillés sans bon san.

Chus tout seul aujourd’hui, là. Mais chus payé pour travailler, ça fait que j’me presse. J’fais mon lavage comme en cachette. Mais en cachette de qui? Y’a personne! Y’a personne dans maison, à part toi pis moi!

Ouais, mais l’problème c’est qu’y’a quelqu’un, plus tard, qui va me d’mander des comptes. Faut qu’j’fasse attention.

Le pire c’est que j’sais bin que c’te quelqu’un-là c’est quelqu’un  comme moi. Qui stresse lui aussi, qui court lui aussi. Mais lui, y court après moi! Y stresse à cause de moi! Pis en plus, y sait bin, lui, y’a une autre personne, au-dessus de lui, pareille à lui, pareille à moi, qui va y demander des comptes! C’est pour ça qu’y stresse! Comme moi.

On est touttes pareils, touttes pareils,  pis on se surveille touttes, pis on a touttes des comptes à rendre à quelqu’un…

Ça va jusqu’où, ces comptes-là? On remonte-tu d’même jusqu’à Dieu?

Pis quel Dieu?

Sais-tu à quoi j’pense quand j’te regarde t’étirer d’même? C’est p’t-être exactement pour ça que j’te garde avec moi dans maison, que j’te nourris, que j’gère tes chicanes, que j’t’emmène chez l’vétérinaire, que j’t’endure quand tu viens m’ralentir dans mon travail.

C’est p’t’être rien qu’pour avoir à côté d’moi quequ’un qui a moins d’comptes à rendre que nus-autres. Pour rêver, dans l’fond, qu’ça pourrait exister, un monde avec moins d’comptes à rendre…

 

Monsieur Goldstyn, vos dessins me touchent. J’aime profondément ce qui s’en dégage.

J’en ai affiché deux sur le mur de mon bureau, entre les fenêtres. Sur l’un on voit une dame, de cinquante ou soixante ans, dans son grenier. Elle regarde avec un sourire triste ses souvenirs poussiéreux des années 70, sous l’oeil curieux d’un petit oiseau: Joan Baez, Love, Woodstock, el Che, le Front commun, Peace.

Monsieur Goldstyn, vous êtes ma nostalgie.

Sur l’autre dessin il y a un enfant qui nous tourne le dos, assis sur la branche d’un arbre énorme de peut-être mille ans. À côté de l’enfant un petit chat assis qui nous tourne le dos aussi. Le garçon envoie la main à un homme, au loin, sur un tracteur, en train de travailler son champ. Il lui répond de la main. Au fond, la ferme. En bas du dessin, ces deux mots: L’instant et l’infini.

Monsieur Goldstyn, vous êtes ma tendresse.

Je suis cet enfant. Ce chat est un de mes chats. Ce que fait cet enfant, sur cet arbre, c’est mon travail, c’est ma vie: essayer désespérément d’unir l’infini à notre action éphémère sur terre, tenter de marier ce temps qui passe et notre agitation si courte, chercher à concilier notre amour et nos besoins, les petits chats avec les oiseaux.

Vous êtes ma contradiction. Mon rêve et mon désespoir.

De l’autre côté de mon bureau, sur le petit paravent qui me sépare de ma collègue, il y a un de vos collègues à vous, Quino, l’Argentin. On y voit un père résumant la vie moderne à son enfant, en sept petits tableaux: ses contacts humains seront un téléphone portable, ses jambes une automobile, sa culture une télé sordide, ses idéaux seront à la poubelle, son cerveau dans un ordinateur, son prochain qu’il doit aimer est déjà là dans son miroir, et Dieu est dans son porte-monnaie…

Quino est mon cynisme.

À côté de cette série noire de tableaux en couleurs, un autre dessin de Quino, fait celui-là uniquement de lignes. Plein de petites lignes comme dans les gravures d’autrefois. Une grande pièce-bibliothèque pareille à celle que j’aurais toujours aimé avoir. Des livres sur tous les murs, du plancher au plafond. Une étroite passerelle tout autour avec une échelle pour atteindre le dernier rayon. Tout en bas, sur le tapis en volutes, une table pleine de livres ouverts en désordre, un globe terrestre, une mappemonde étalée, d’autres cartes enroulées dans un panier. Sur un fauteuil au centre de la pièce, un vieil homme est affaissé, le dos rond, les mains croisées entre ses genoux, l’air complètement abattu. Sous le dessin, cette légende: Bueno, y ahora que sé tanto, qué? Ce qui pourrait se traduire, en québécois: Bon, astheur que je sais tout ça, il se passe quoi?

Quino est ma raison, qui ne peut déboucher que sur un découragement aussi grand que sa bibliothèque.

Monsieur Goldstyn, j’ai envie de travailler avec vous. Vous n’auriez pas un projet de film? Joindre vos dessins à une musique par exemple? Donner un peu d’air à l’immense découragement de nos petits raisonnements?

Je n’ai pas grand-chose à vous offrir de concret. Vingt ans de télé. Quarante ans d’observation. Quelques centaines de musiques. Des milliers de pages de lectures de toutes sortes. Des millions de questions.

Mais j’ai surtout à vous offrir mon découragement, mon cynisme, mon amour des chats et des oiseaux, ma compassion pour le genre humain et les autres, mes contradictions, mon espoir indéracinable comme votre arbre millénaire.

Quand je marche sur le trottoir je me plais souvent à regarder là où il n’y a pas de gens
Sur les corniches où nichent les moineaux
Où chante parfois un roselin
Plus haut sur une tour où se perche un faucon
Encore plus haut où voltige un groupe de martinets

Ou au contraire par terre
Dans le monde des fourmis
De la mousse subtile qui fait lentement et obstinément son chemin dans les interstices

Au fond
Quand je suis en ville mes yeux, ma tête, mon coeur veulent être ailleurs
Pourquoi?

Je me sens écrasé par toutes ces machines.

Que je bouge le pied à gauche ou à droite ça fait mal.

Machine du capital, de la culture, de l’orgueil, de l’habitude, de la peur, tant de machines si lourdes.

Comment pourrais-je aimer l’animal que je mange? Que je fais garder dans des parcs immondes sans soleil, à qui je vole les petits, le lait, la chair, la peau, la vie. Cet animal qui n’est plus un animal et qu’on ne considère même plus comme une usine à viande, parce qu’on l’a fondu dans la grande machine à dollars.

Tant de machines et si lourdes.

Comment aimer l’humain que je fais travailler dans les mines, les plantations, les fabriques, pour mon petit confort? Cet humain dont je rejette la main tendue quand je le rencontre au hasard de mes voyages de luxe. Et cet autre humain, tout près ou très loin, qui me déteste, comment l’aimer? Celui qui cherche à m’écraser sous ses propres machines culturelles, sous ses propres préjugés? Celui qui veut me voler le bien que je lui ai moi-même volé au lieu de tenter de le partager avec lui. C’est bien difficile le partage. C’est lutter contre la machine.

Tant de machines si lourdes.

Comment m’aimer moi-même, moi qui ne fais rien pour changer quoi que ce soit à quoi que ce soit. Moi qui devient, par peur, la machine elle-même?

Je déteste mon époque

Le plus dur c’est le réveil
Quand je sors d’un monde où parfois
Un sourire m’accueille
Un oiseau me surprend
Une conversation devient captivante
Intelligente
Sensible
Compatissante
Subtile

Quand je sors de ce monde-là
Et qu’en ouvrant les yeux je tombe dans celui-ci…
Chaque fois je mets des heures à m’en remettre
Parfois je ne m’en remets pas
Jusqu’à la nuit suivante

Je déteste mon époque
J’aimerais un matin me réveiller dans un monde
Peut-être plus rude
Mais moins sombre
Comme un matin de grand froid quand il faut sortir la pelle
Un monde avec juste un peu d’espoir
Juste assez pour entrevoir
Les yeux ouverts
Cet autre monde dont je rêve chaque nuit

Je suis terrorisé.
Terrorisé.
Rien que de voir dans le journal le visage plein de suffisance et d’assurance de Stephen Harper j’ai maintenant des réflexes de souris traquée.
Rien que de lire un nouveau coup de gueule violent et destructeur de Régis Labeaume, le mal nommé, je rêve d’un sombre bunker sous terre.
Non, en fait je rêve d’une autre terre.
Je suis terrorisé.
Vraiment.

Ça a dû commencer quelque part vers le sommet des Amériques. J’avais déjà beaucoup lu sur l’avancée dite néolibérale du monde. Mais c’était un peu théorique. Je me disais, pour me rassurer, que les balanciers reviennent toujours.
Depuis j’ai continué à lire et à chaque fois qu’on me livrait des données, recueillies partout, venues de plein de pays, chaque fois ça sonnait très fort et très clair comme une cloche d’école:
l’austérité ne fait qu’empirer les problèmes,
libéraliser les marchés fait surtout des victimes,
assouplir les contrôles crée la fraude,
voir l’étude comme un investissement change les universités en clubs privés,
tout réduire à une marchandise ne peut que creuser les inégalités,
ne pas lutter contre les inégalités c’est les laisser grandir de génération en génération…
Bref, je voyais bien que les données et le bon sens étaient au diapason: il fallait, et c’était l’évidence même, arrêter les folies. On allait tôt ou tard s’ouvrir les yeux.
C’était une constatation rassurante apparue dans ma tête des années 60, remplie des bonnes intentions de l’église, de cours de philo et des avancées de la révolution tranquille.
J’avais naïvement foi en la raison.
Sacré Rousseau, sacré Descartes!
Mais aujourd’hui, quand je vois le visage tuméfié d’une presque enfant de 18 ans qui n’a fait que dire ce que toutes mes lectures répètent depuis des décennies…
Quand je lis qu’un homme qu’on a élu comme maire trouve ça normal qu’on ait tiré au visage de cette jeune fille. C’est sa faute, elle avait juste à pas être là!
Tout ça pour une loi qui n’a proprement aucun sens! On va maintenant obliger les manifestants à acheter un visa avant de sortir dans la rue? Aussi bien aller à la taverne et pleurer sur l’épaule de son voisin!
Quand je vois surtout qu’on accepte cette loi. Que des gens proches de moi traitent les étudiants d’enfants gâtés.
Ce marché du divertissement qu’on appelle les médias nous a tellement lavé les neurones qu’on n’entend plus rien. La réalité n’est plus réelle. La mort n’est plus la mort. L’exploitation des pauvres par les riches est une loi de la nature… Il n’y a qu’à se fier aux journaux: c’est partout pareil. C’est comme ça et pas autrement, disait la vache du film Babe.
C’est surtout l’assurance de Harper qui me fait trembler. Il sait qu’il a l’appui de la majorité décérébrée. Comment résister à un troupeau aveugle et sourd?
Les riches sont de plus en plus riches, mais il faut que les petits employés se serrent la ceinture. Il faut se débarrasser du plus grand nombre possible de ces petits fonctionnaires écrasés par la lourdeur administrative même si on sait qu’ils dépensent ici même un salaire déjà bien en deçà de la moyenne. Les grands actionnaires, eux, ceux qu’on aide à faire des usines et des mines, ce n’est pas grave s’ils mettent leur argent, pardon, notre argent, ailleurs. C’est pas grave s’ils mettent nos sous à l’abri d’un impôt qui pourrait faire vivre quelques milliers de fonctionnaires et nous offrir de jolis services supplémentaires. Les riches méritent d’être riches, il faut le reconnaître, ils ont bien le droit de garder tout ça pour eux. C’est à eux, après tout.

Je ne sais pas pourquoi je vous écris tout ça. C’est déjà écrit partout.

Mais l’évidence n’a pas de force. Elle n’est pas assez évidente à comprendre, faut croire. C’est dur lire, tout de même. Il y a tellement d’autres choses à faire moins fatigantes. Et il faut bien s’offrir du plaisir. C’est ça qu’on mérite, nous. Alors quand une douleur nous prend il faut tout simplement l’éliminer, comme un étudiant dans la rue. Payer d’autres fonctionnaires qu’on appelle des policiers pour le faire.

Oui, mon bon monsieur Harper, les armes sont une bonne chose et ceux qui les possèdent sont tous très intelligents, clairvoyants même, et animés de bonnes intentions. À part les terroristes, bien sûr.
Oui mon bon monsieur Harper, nous allons larguer de belles bombes canadiennes au bout du monde et les gens qui les reçoivent vont nous remercier.
Oui mon bon monsieur Couillard, nous allons offrir moins de services aux gens et les gens vont se porter mieux. Nous allons favoriser les riches et ils vont tout à coup lutter contre les injustices pour que tout le monde vive mieux, à part ceux qui travaillent dans leurs entreprises, bien sûr, parce que sinon, que deviendraient les affaires?

Je suis terrorisé, je vous dis. Je ne vois plus la lumière au bout du tunnel.
Ces temps-ci je me répète que j’ai fait plus de la moitié de ma vie dans l’innocence et que c’est déjà pas si mal. Je vais d’enterrement en service funéraire, je vois les gens de la génération précédente s’en aller l’un après l’autre et je me dis que mon tour va venir très vite. Vous allez trouver ça drôle mais ça me rassure un peu.
C’est quand je pense à mes enfants que la terreur revient. Avec, en plus, un sentiment de culpabilité lancinant qui me détruit.
D’accord vivre au milieu de brutes c’est déjà quelque chose, mais avoir jeté des enfants dans l’arène juste avant de s’en aller…
Voilà pourquoi le visage tuméfié de la jeune étudiante m’a tellement fait mal, au fond.
Si je ne veux plus vivre dans ce monde-là, pourquoi mes enfants le voudraient-ils? Qu’est-ce que je peux leur dire? Je ne suis pas assez fort pour leur inventer un monde. Pas assez menteur pour leur cacher celui-ci.

J’étais né pour le rêve
Pour flâner au bord des rues
Regarder les gens dans l’autobus
Les voir penser
Penchés
Imaginer en eux le meilleur
Le bien si bien caché
Ne rien voir du reste
Ne surtout pas subir le mal qu’ils font

J’étais né pour le rêve
Pour passer les jours détachés
À l’abri de ma cornée
Sous mes idées idéales
À dessiner des mots
Issus de nulle part
À bâtir la mer
Avec de petits bouts de paille
À faire pousser les arbres
Sous tes cheveux

J’étais né pour le rêve
Pour ajouter ma feuille à l’herbier
Sans la signer
Être instituteur de campagne
Faire pousser le chardon et goûter l’affection
M’imaginer ce que ressent la peau d’un saule
Sentir la faiblesse dans les doigts d’un orme
Comme un cadeau

Mais le rêve est parti un jour
Par bonté

On médit de lui
On rit de lui
Alors il s’éloigne de moi pour me protéger
Je crois qu’il est allé se cacher dans un coin
Il attend que le vent tourne
Pauvre rêve
Il sait bien que le vent ne tourne pas sans tempête
Et il se sent coupable
Peut-être qu’il n’y aura pas de tempête cette fois-ci?
Le pauvre
Il est comme ça le rêve
Il voudrait tellement que l’équation soit belle
Qu’elle ait un sens tellement juste
Que tout le monde comprendrait tout de suite
Alors
Alors il arrondit la formule
Il efface quelques inconnues
Il ajoute un exposant ici et là
Et sa formule n’est plus une formule
Elle devient tout à coup un…
Un coquelicot

Avez-vous déjà regardé des coquelicots dans le soleil?
La lumière jaillit de leurs pétales
Comme s’ils étaient eux-mêmes des parcelles de soleil
C’est parce que c’est le rêve qui les a fait
C’est pour ça que je les aime
Comme j’aimais le rêve

Une enfant de huit ans se tient là juste au bord du monde
Et regarde l’infini
Derrière elle des bruits étranges qu’elle n’entend plus
On ne sait pas ce qu’elle regarde
L’infini
On ne sait pas ce qu’elle voit
Il n’y a aucun nuage devant elle
Aucun oiseau
L’infini
Et pourtant elle regarde
Et l’on voit bien qu’elle voit quelque chose
Ses yeux balaient le vide
L’infini

Moi je suis là derrière elle
Avec ces sons assourdissants dans mes oreilles
Je n’ose pas avancer pour ne pas la déranger
De peur qu’elle ait peur et ne tombe

Comme je voudrais entrer en elle
Être ses yeux
Ne plus entendre et voir enfin
L’infini

Quand je trouve un coeur je voudrais le prendre dans ma main
M’assurer qu’il ne s’envole pas puisque c’est un oiseau
Et le déposer délicatement au creux de ma poitrine

J’en ferais des collections
J’en mettrais des milliers bien à l’abri derrière mes côtes
Je leur ferais de la place
Qu’est-ce qu’un poumon, un estomac, à côté d’un coeur?
Ils palpiteraient là
Et me réchaufferaient
Puisque ce sont des oiseaux
Si petits
Fragiles
Mais si forts parce qu’ils veulent tellement vivre

______

Je ne prends pas les coeurs dans ma main
Je ne peux qu’en collectionner des images
C’est tout ce que je réussis à attraper
Ici et là
Je les range au hasard dans mon cerveau
Mais qu’est-ce qu’un cerveau à côté d’un coeur?
Qu’est-ce qu’une image à côté d’un oiseau?

C’est peut-être mieux ainsi
Quand j’y pense
Ces quelques coeurs que je rencontre
Ne voudraient pas de la prison de mes côtes
Ils sont nés pour le ciel
Puisque ce sont des oiseaux
Si petits
Incertains
Mais confiants parce qu’ils savent qu’ils ne peuvent rien faire d’autre
Que vivre

Sur un rocher près de chez vous
Le début des temps émergés
Un peu de gris, de jaun’ de roux
Le début de l’éternité

Vous ne l’aviez pas remarqué?

Là sous vos pieds sur cette pierre
Autour de l’arbre familier
Un peu de vie en cheveux verts
Des centain’ de millions d’années

Vous ne l’aviez pas remarqué?

Qu’avez-vous vu qu’avez-vous vu
Ce qu’on vous dit de regarder?
Qu’avez-vous su qu’avez-vous su
Ce qu’on vous permet de penser?
Nos yeux ne nous appartienn’ plus
Ni mêm’ le fond de nos pensées

On vous dit vous êtes tous rois
Mais des rois y’en a pas partout
On vous dit la vie c’est la guerre
Mais la guerre l’avez-vous en vous?

On n’vous l’a jamais demandé?

On vous dit c’est l’argent qui mène
Mais vous pour qui donc vivez-vous?
On dit qu’y’a pas d’meilleur système
Mais alors à quoi rêvez-vous?

On n’vous l’a jamais demandé?

Qu’avez-vous vu qu’avez-vous vu
Ce qu’on vous dit de regarder?
Qu’avez-vous su qu’avez-vous su
Ce qu’on vous permet de penser?
Nos yeux ne nous appartienn’ plus
Ni mêm’ le fond de nos pensées

J’ai un traître ton
Un ton très traître
J’ai beau cacher mes états d’âme sous les édredons
Dès le matin mon traître ton
Ce ton très traître
Dit: ils sont là
Dessous les draps!
Tout est fichu
Je suis tout nu

Ah…
Qui me sauv’ra donc
De mon traître ton
Il me faudrait bien ma foi
Un bout de langu’ de bois

J’ai un traître ton
Un ton très traître
J’ai beau cacher tout mon ennui dans un coin du salon
Encore une fois mon traître ton
Ce ton très traître
Le montre au doigt
Pour qu’on le voit
Tout est fichu
Je suis perdu

Ah…
Qui me sauv’ra donc
De mon traître ton
Il me faudrait bien ma foi
Un bout de langu’ de bois

J’ai un traître ton
Un ton très traître
J’ai beau enfouir mes peurs mes doutes dans un trou profond
Voilà encor’ mon traître ton
Ce ton très traître
Qui vient creuser
Et balancer
À tous les vents
Mes grands tourments

Ah…
Qui me sauv’ra donc
De mon traître ton
Il me faudrait bien ma foi
Un bout de langu’ de bois

Quand on s’arrête’ au bord d’la route
En pann’ de sens
Qu’on ouvr’ le capot sur nos doutes
Not’ pann’ de sens
On pliss’ le nez
Les doigts brulés
On tourne en rond
Je l’savais donc
Aucun copain
Samaritain
Aucun’ raison
À l’horizon

On est pris là sur l’accot’ment
En pann’ de sens
Pann’ de travail pann’ de courant
Et pann’ d’essence
P’tit cours du soir
Et romans noirs
Télévision
Et dépression
Cancer du sein
Grands magasins
Embouteillage
Et jardinage

Si on savait tout c’que nous coûtent
Nos pann’ de sens
Si on alignait boutt à boutt’
Nos pann’ de sens
P’t’êtr’ qu’on mettrait
Un peu les freins
On s’rait enfin
Des mieux que rien
Y’aurait un lieu
Pour nos vieux pneus
Alors mon vieux…
Alors mon vieux…
J’croirais en Dieu

 

Je m’ennuie du temps où les chansons étaient des chansons

Quand la mélodie était simple et belle
Comme une amie
Imprévisible
Avec des mains qui vous caresse’ et vous étonnent
Vous réveillent vous consolent
Avec des envies de voyage
De sourire et d’amour
Puis de retour au foyer
Et de sol sous vos pieds
Quand la mélodie était une mélodie

Je m’ennuie du temps où les chansons étaient des chansons

Quand les mots arrivaient de très loin pour se glisser tout près
Comme un ami
Immuable
Un ami unique qui vous ressemble
Vous engueule et vous console
Avec des éclats de chican’ de ménage
Des envies de se revoir
De se taire et se confier
Quand les mots étaient des mots

Je m’ennuie du temps où les chansons étaient des chansons

Quand les harmonies étaient rassembleuses
Imagineuses
Comm’ les collages d’un cahier d’écolier
Les couleurs quand on ne sait pas ce qu’ell’ vont donner
La mer sous le vent
Un cordon d’enfants qui ondule sur le trottoir
La neige sous un réverbère
La soupe d’un quartier populaire
Quand les harmonies étaient des harmonies

Je m’ennuie du temps où les chansons étaient des chansons
Et qu’elles m’aidaient à vivre

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Qui et pourquoi

Je m'appelle Victor, je vis à Québec et j'ai l'intention de m'exprimer ici sur tous les sujets qui me passent par la tête! Problèmes sociaux, injustices, sens, beauté, art, philosophie, économie...

Mais je veux suivre quelques règles simples:
-éviter le plus possible de redire ce qui s'est déjà dit ailleurs;
-faire ressortir les idées originales, surtout celles qui peuvent nous aider à vivre;
-débusquer les idées reçues, les modes intellectuelles et le vocabulaire de ceux qui veulent nous empêcher de penser;
-lutter contre l'absentéisme cérébral, ce virus qui se multiplie dans les cinémas, les magazines, la télé...;
-prôner l'autonomie de la pensée et les solutions collectives.

Bref, tout un programme!

Je fais ça parce que, comme certains d'entre vous j'espère -sinon je m'en vais tout de suite!- j'en ai assez de supporter des conversations banales, d'entendre parler de sport, des dernières actualités ou de la dernière émission de télé... d'écouter mes collègues de bureau me raconter leur fin de semaine... de devoir ravaler ce que je pense pour ne pas blesser personne, pour ne pas jeter un froid et ensuite m'en aller avec une grosse boule de culpabilité dans la poitrine parce que je me suis senti encore une fois à côté de la plaque commune (j'ai cinquante ans, pourtant, mais je ne me suis jamais guéri de ça)...
Je suis aussi fatigué d'être fatiguant pour ma blonde et mes deux ou trois proches sur qui je déverse régulièrement les idées bizarres qui se sont accumulées dans ma tête faute de lieu où les mettre...

Bin, ce lieu, le voici!

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